Le 20 janvier 1648, une assemblée d’hommes s’était réunie dans l’église paroissiale de La Giettaz ; Plus de 80 Giettois avaient répondu à l’appel de leur curé, Jacques Blanc, pour fonder une société religieuse : La Confrérie du Saint Nom de Jésus.

350 ans après, en 1998, cette Confrérie existe toujours. Elle a été momentanément suspendue, de 1793 à 1797, à cause de la Révolution… elle a aussi évolué au fil des siècles, dans ses règles et dans son effectif… les statuts ont été modifiés en 1781, puis en 1957… mais elle a tenu bon ! Ce 350ème anniversaire sera fêté dans la paroisse, le 28 Juin 1998.

Acte de fondation

Voici un extrait de l’acte de fondation : « Comme ainsi soit que, par l’inspiration divine et le plus grand honneur de la gloire de Dieu, la sainte et dévote Confrérie du Saint Nom de Jésus soit érigée et commencée ce jourd’hui, dans l’église paroissiale de La Giettaz, mandement de Flumet, en laquelle les ci-bas nommés ont reçu la grâce d’être du nombre des confrères, ce jourd’hui 20 janvier 1648, par devant moi, Notaire ducal soussigné… « 

Sont cités ici, les 84 confrères : 12 Bibollet, 9 Giguet, 9 Poënset, 6 Porret, 6 Joguet, 5 Joly, 5 Bouchex, 4 Marin, 3 Besson, mais aussi des Geny, Vesin, Greffoz, Ouvrier, Orset, Moret, Pellissier, Jond, Berthier, Girod, Gaydon, Donzel, Périnard, Arnod et Alex, et bien-sûr Messire Jacques Blanc, curé.

« Tous, tant prieurs que confrères, dûment assemblés dans l’église de La Giettaz, pour faire la présente fondation, lesquels de bon gré, pour eux et tous leurs successeurs à venir à perpétuité, ont donné, fondé et doté par fondation pure, simple, perpétuelle et irrévocable en faveur de la dite Sainte Confrérie, la somme principale de 878 florins 6 sols, monnaie de Savoie, pour laquelle iceux fondateurs veulent et ordonnent être pavé la cense annuelle et perpétuelle de 60 florins 2 sols à raison de 7 %, et lequel paiement se fera entre les mains de Rd Jacques Blanc, curé dit lieu, et d’honorable Nicolas Poënset, commis et député pour recevoir la dite somme, annuellement le premier vendredi de juillet…

Fait et passé au dit lieu de La Giettaz, dans l’église paroissiale, le 20 janvier 1648. Signé Me Christiné, notaire… « 

Cette Confrérie à été homologuée au greffe de l’Evêché le 18 mars 1648.

Les Statuts

« Le nombre des confrères devra être de huitantequatre (84) en l’honneur des 84 disciples (12 apôtres et 72 disciples) élus par notre Seigneur pour porter son nom par tout le monde, devant les roys, princes et présidents… « 

II serait trop long d’énumérer les 17 articles des statuts rédigés en 1648. Ils précisent la date et le déroulement de la solennité (initialement le premier vendredi de juillet, le deuxième par la suite), mais aussi les règles de vie essentielles pour les confrères : la prière (5 pater, 5 Ave et le Credo, chaque vendredi de l’année, en l’honneur des cinq plaies du Christ), les Sacrements (Confession et Eucharistie), le respect du nom de Dieu, le partage (repas offert à 84 pauvres de la paroisse) et la charité (pardon et amour).

Pour avoir de plus amples renseignements sur le déroulement de la Solennité du St Nom de Jésus, consulter le livre n° 3 que nous avons édité : « La Giettaz de 1815 à 1858 » pages 88-89.

La Confrérie à la fin du XVlllème siècle

Dans le Livre du Bénéfice rédigé en 1770, l’abbé Colloud, curé de la paroisse, nous parle de cette Confrérie :

« La Confrérie du St Nom de Jésus doit être composée de 84 confrères qui tous, sous peine d’amende, s’assemblent le dimanche avant le second vendredi de juillet, dans la maison de la Confrérie. Là, le recteur lit les statuts, les noms des confrères, remplace ceux qui sont décédés, reçoit les comptes des administrateurs, raye les noms des scandaleux incorrigibles, fait des corrections, impose même des pénitences à ceux qui sont convaincus d’avoir malversé pendant l’année, reçoit et enregistre, sous le nom de prieurs, les quatre qui se présentent (car je n’ai jamais souffert qu’on en força aucun) pour faire la confrérie l’année suivante.

Ces quatre prieurs sont tenus d’ampletter quatre charges de vin, de donner à dîner le deuxième vendredi de juillet à 84 pauvres et à tous les confrères, à nommer un prédicateur et à donner à dîner à tous les prêtres qui viennent pour ouïr les confessions ; ils vont même les prendre à Flumet, dès la veille, avec des chevaux. Tous les dits confrères doivent s’approcher des Sacrements. Les quatre prieurs font faire, la veille, un ou deux chantaux qu’ils payent eux-mêmes, en fournissant les deux chandelles, le pain et vin qu’on met sur le banc des morts, aussi bien que le jour de la Confrérie où l’on fait, sur les 8 heures, un Service (messe) ; après, on conduit processionnellement les 84 pauvres à la salle de la Confrérie pour y prendre leur réfection. Les mêmes prieurs fournissent la paille pour les lits des prêtres étrangers.

On peut voir, plus au long dans les Statuts de cette Confrérie, ce qui la concerne. La dépense que font les quatre prieurs est très considérable ; plusieurs s’endettent et se ruinent ; il serait à souhaiter que l’affaire fut représentée à l’Evêque pour abolir cette fête ou y apporter quelque tempérament (tempérance) : J’en ai déjà parlé, mais je crains fort de ne pas réussir, parce que les confrères s’opiniatrent à n’en vouloir rien retrancher ; ils craignent d’attirer par là quelque malheur sur la paroisse, et s’il arrivait, le curé en serait la victime. »

La modification des statuts, en 1781, est accompagnée des notes suivantes :

« On a retranché ce qui était trop odieux, ce qui n’était plus d’usage… On a ajouté certaines conditions qui ont paru nécessaire pour faire éclater de plus en plus la sainteté d’un corps qui doit répandre partout la bonne odeur du Christ… Pendant le repas, il ne sera pas permis de porter des « santé « , d’exciter personne à boire, de rire, ni de parler à trop haute voix, vrais chacun, en nourrissant son corps, s’appliquera à nourrir aussi son âme par la méditation des vérités qu’il aura entendues à l’église, et dans la lecture qu’on fait au début du repas ». En 1817, il est précisé : « On a anéanti la mauvaise habitude de donner du vin aux pauvres à cause des accidents qui en arrivaient ».

En 1845, le curé Serasset confirme :

« Il n’existe pas d’abus …C’est même défendu de parler à haute voir et de trinquer… « 

Mais le repas, qui ruinait les prieurs et dont nous parlerons dans notre prochaine gazette, n’a pas pour autant été allégé !

Une fête peu ordinaire et un menu copieux

« C’était le second vendredi de juillet. Ce jour-là, La Giettaz avait un air de fête, mais une fête toute particulière : une fête austère. Beaucoup de pauvres, beaucoup d’hommes endimanchés, des prêtres étrangers, un certain nombre de femmes avec leurs béguines moyenâgeuses. Quelle drôle de fête !

C’est la fête de la Confrérie du Saint Nom de Jésus, autrement dit, la fête des Matafans, me dit-on… Depuis quatre jours, quatre chefs de famille préparent un immense repas, auquel prendront part 84 personnes… Chaque confrère a le droit de prendre part au repas, et d’y faire participer un pauvre par lui désigné. Tout prêtre invité pour le service de la fête a le même droit. On voit ainsi, au sortir de la messe où personne ne fait défaut, chaque confrère riche accouplé de son confrère pauvre se diriger vers un confortable déjeuner. Voici le menu ; il date du XVIIème siècle : soupe de pois ou haricots, matafan blanc, rnatafan vert, oeufs cuits au miroir, épinards hachés et cuits au lait, fondue, macaronis et riz. A midi, on ajoute un dessert et du vin… « 

Ce passage est extrait d’un article intitulé : « Un village socialiste au XVIIème siècle » qui a paru dans un journal de Savoie dont nous ignorons hélas le titre et la date. Cette coupure de presse est conservée aux Archives de l’Académie Salésienne et a été publiée dans « Enquête de Mgr Rendu en 1845 ». Le descriptif qui nous est fait de cette fête, notamment au sujet du menu, nous avait paru curieux et peu crédible. Or, des recherches plus approfondies nous ont fait découvrir, dans les archives paroissiales, quelques notes laissées par un certain Porret, prieur en 1912 :

« Les quatre prieurs qui donnaient le dîner devaient fournir : chacun 9 kg de beurre, soit 36 kg, chacun 8 kg de tomme, soit 32 kg, chacun 10 douzaines d’oeufs soit 40 douzaines, chacun 18 litres de lait soit 72, plus quantité d’épinards, 10 kg de pâtes et 10 kg de riz, et une semaine de travail pour tout préparer. D’après une ancienne habitude qui a été un peu abandonnée, les quatre prieurs qui ont fait le dîner doivent toujours réparer le toit de la maison si cela est nécessaire avant de fermer »

Le prieur donne aussi quelques précisions fort intéressantes sur le menu de la Confrérie, tel qu’on l’a appliqué jusqu’en 1912, ainsi que sur la façon de préparer les plats :

« Pain : Les quatre prieurs cuisaient 5 octanes d’orge, dont chaque pain devait avoir 18 hectos de pâte.

Soupe : Pois gris ou haricots, environ 22 kilos cuits dans le grand chaudron en cuivre.

Oeufs et matefins : Chaque pauvre avait un oeuf cuit au miroir, plus chacun un quart de matefins verts et blancs. Les matefins blancs étaient fait avec du lait, de la farine de première qualité et quelques oeufs ; pour les matefins verts, on ajoutait en plus des épinards hachés bien fins pour donner la couleur verte.

Fondue : Ce plat était fait avec de la tomme, du beurre et des oeufs ; il fallait brasser ce mélange pendant deux heures en faisant attention de tourner toujours du même côté.

Péla verte : Epinards hachés et quelques salades cuit au lait, beurre, épiceries, pacheules (« passules » dans la vallée de Thônes, c’est-à-dire des raisins secs)

Macaronis : comme ce plat se fait ordinairement

Riz : cuit au lait et sucré comme on le prépare toujours à La Giettaz.

Les quatre plats : fondue, épinards, macaronis et riz, étaient puisés avec une louche (« poste »). Même menu pour les confrères, sauf en plus du vin, des rissoles et du dessert, beugnets, gâteaux appelés tourtes, et puis, quelques fois, des cerises.

Le 16 juillet 1912, les confréres ont décidé de modifier le menu. Désormais chaque pauvre recevra un pain d’orge, la soupe d’haricots ou pois comme par le passé, plus chacun 11 hectos de riz crus et un quart de l’ancien plat de riz cuit au lait ; tout cela fait bien la valeur de tout le menu supprimé…

Un de vos compatriotes et confrères a fait ce petit résumé de l’ancien menu, dans le cas que tout revint à l’ancien menu. Conservez toujours à La Giettaz, la Confrérie du St Nom de Jésus ! »

La maison de Confrérie et le presbytère

La maison dite « de la Confrérie » était autrefois le presbytère de la paroisse. Le compte-rendu de la visite pastorale de 1649 note la présence de cette maison nouvellement construite, qui devait servir de logement au curé. Il est également mentionné qu’une partie de cette maison devait abriter la Confrérie du St Nom de Jésus, créée en 1648, de même que celle de St Pierre aux Liens, patron de la paroisse, créée en 1629.

La partie réservée à la Confrérie du St Nom de Jésus se composait d’une cuisine, d’une cave, d’une chambre où était déposé le mobilier (ustensiles, vaisselle…) et où se préparaient tous les plats et d’une grande salle où étaient rangées les tables en noyer, avec de vieux bancs en sapin. C’est dans cette salle que tous, pauvres et confrères, prenaient place pour le repas.

Le presbytère actuel, quant à lui, a été acheté en 1753 par le curé Claude Vittoz. Cette maison appartenait alors à Dominiqua Poëncet, fille de Pierre et de Jeanne-Louise Jond. Curé de La Giettaz de 1739 à 1767, l’abbé Vittoz consacra beaucoup de temps à la jeunesse. L’excellence de son enseignement fut bientôt connue dans les environs, et de nombreuses familles de la région sollicitèrent de placer leurs enfants sous la direction du curé de La Giettaz. Cette maison serait donc, dans un premier temps de pensionnat. C’est seulement à l’arrivée de son successeur, l’abbé Joseph Colloud (curé de 1767 à 1795) que le presbytère actuel fut utilisé en tant que tel. L’ancienne cure fut vendue en 1770 à la Confrérie du St Nom de Jésus. Le produit de cette vente lui permit de restaurer le presbytère et de construire un four devant l’église (à l’emplacement actuel du monument aux morts).

En 1904 la maison de Confrérie a été recouverte par les confrères : Chacun d’eux a dû fournir « 6 croisées d’ancelles soit 6 liets ». A noter aussi qu’au début du siècle, la maison a abrité la cantine pour les écoliers.

En 1960, la maison de Confrérie a été désertée. La maison paroissiale venait d’être construite au centre du village, offrant aux confrères de nouveaux locaux pour leur rassemblement annuel. Devenue inoccupée, l’abbé Georges Baud (curé de La Giettaz de 1956 à 1964) proposa d’y installer un musée à l’occasion du centenaire du rattachement de la Savoie à la France. Ce musée de la vie rurale fut ouvert au public à partir du 12 juin 1960 et fonctionna jusqu’à la fin de l’été 1961.

Cette maison de Confrérie a finalement été vendue en 1968 à M. Joseph Porret de « Sous le Dard », propriétaire actuel.